Paysages Intérieurs (23 octobre)

25/10/26 | Compte-rendus | 0 commentaires

Première soirée mixte de la saison, donnée en parallèle de l’Histoire de Manon, Paysages Intérieurs est l’occasion de réparer une absence regrettable dans le répertoire de l’Opéra de Paris, celle de Jean-Christophe Maillot qui, non seulement, est français mais se trouve également être un des chorégraphes majeurs de notre temps utilisant la technique classique. Depuis 30 ans, il fait les beaux jours des Ballets de Monte-Carlo, la compagnie dont il est le directeur artistique et une des troupes les plus intéressantes à suivre sur la scène chorégraphique internationale. Ce n’est pas non plus un hasard s’il a créé pour le Bolchoï une Mégère Apprivoisée qui plaçait la compagnie russe à l’avant-garde de la danse classique, en proposant un vrai grand ballet narratif du XXIème siècle. Pour cette entrée au répertoire à Paris, la prise de risque est limitée en reprenant Vers un Pays Sage, une pièce de 1995, un des piliers du répertoire des Ballets de Monte-Carlo.

Vers un Pays Sage est une pièce pour douze danseurs (6 femmes et 6 hommes) purement abstraite, très jazzy et dynamique, portée par la partition pour orchestre, Fearful Symetries, du compositeur contemporain américain John Adams. Cette composition avait déjà inspiré un ballet à Peter Martins pour le New York City Ballet, et cette proximité avec le répertoire américain n’est pas anodine. On a parfois l’impression que les danseurs se sont échappés du Who Cares de Balanchine, cela va à 100 à l’heure, obligeant les danseurs à de grosses prises de risque mais contribuant aussi à la beauté d’une chorégraphie qui se veut un hommage de Jean-Christophe Maillot à son père, artiste peintre, décédé prématurément. La cadence vertigineuse de la danse est ainsi le reflet de la verve créatrice du peintre et l’esthétique visuelle de la scénographie se réfère au travail plastique du père au travers de costumes élégants et sobres et d’un travail sur les éclairages aux nuances chaudes et vibrantes. C’est assez rare qu’une chorégraphie néo-classique récente propose de telles difficultés aux danseurs. Ici, rien n’est fade dans ce qui est proposé et les pas de deux comme souvent chez Maillot sont riches en trouvailles. Difficile de savoir où donner de la tête entre Ines McIntosh, Hohyun Kang, Marine Ganio, Thomas Docquir ou Pablo Legasa, mais je garde particulièrement en mémoire les passages de Roxane Stojanov avec Florent Melac, parfaits de poésie et de musicalité. A la fin du ballet, le couple de danseurs se dirige vers un paysage (notez le double sens avec le titre de la pièce) descendu des cintres, représentant peut-être le dernier repos, le pays sage, de l’artiste. L’accueil du public m’a semblé un peu froid et compassé par rapport à la qualité rare de cette pièce.

Après l’entracte, on retrouve Rearray de William Forsythe rentrée au répertoire il y a deux ans exactement. Pour rappel, il s’agissait pour partie d’une création ou plus précisément de la transposition pour un trio d’une pièce créée pour Sylvie Guillem et Nicolas Le Riche. Les points communs avec le ballet de Jean-Christophe Maillot sont l’exigence technique extrême et également la thématique de l’artiste face au geste créateur. On peut ainsi considérer que cette courte chorégraphie capture des instantanés de la vie de trois danseurs solistes en studio (Hannah O’Neill, Andrea Sarri, Shale Wagman). J’avais vu beaucoup de choses dans cette pièce en 2024 et j’avoue avoir été surprise en relisant ma chronique, car j’ai surtout trouvé cela très long et que les plages sans musique étaient un vrai problème, même si je ne suis pas fan de la musique expérimentale de David Morrow. Sans doute qu’à la création, la dynamique entre Roxane Stojanov et ses deux partenaires, Takeru Coste et Loup Marcault-Derouard, était plus présente. Ici, on ne voyait qu’Hannah O’Neill dans une grande démonstration de technique forsythienne, mais Andrea Sarri et Shale Wagman semblaient assez effacés.

La dernière partie de la soirée s’est avérée une belle découverte avec l’entrée au répertoire de la Canadienne Aszure Barton et d’une pièce de 2009, Busk,  qui a déjà fait ses preuves ailleurs, notamment avec le Alvin Ailey American Dance Theater. Là aussi, il s’agit d’une réflexion sur la vie d’artiste, puisque le terme busk fait référence aux artistes de rue. Il s’agit d’une chorégraphie de groupe, qui évoque l’univers du mime et du cabaret, avec des danseurs indifférenciés, tout de noirs vêtus, la tête couverte par un bonnet de bain noir et la capuche de leur hoodie. Les compositions musicales alternent des musiques à consonnance folkloriques et des lieders et créent un décalage avec le concept très « cultures urbaines » de la chorégraphie. Il y a des petits instants suspendus dans cette pièce : l’ensemble entièrement conçu autour du mouvement des têtes du groupe et les trois solos (curieusement uniquement masculins) confiés notamment à Francesco Mura (un artiste décidément multicartes) et  Loup Marcault-Derouard (je n’ai pas identifié le troisième soliste, peut-être Keita Bellali ou Alexandre Boccara ?). Au final, la soirée s’avère plutôt motivante et enrichissante pour le spectateur, avec une sélection à même de séduire l’amateur de danse classique, en lui faisant découvrir d’autres paysages chorégraphiques. Et on saluera l’initiative de s’appuyer sur des pièces déjà rodées, plutôt que de faire de nouvelles commandes qui peuvent s’avérer assez décevantes si le chorégraphe ne connaît pas déjà la maison.

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