L’Histoire de Manon : la fin de l’innocence (30 septembre)

07/10/26 | Compte-rendus | 0 commentaires

Une nouvelle saison s’ouvre à l’Opéra de Paris, et, cette année, retraite de Dorothée Gilbert oblige, ce sera avec le grand ballet narratif choisi par la prima ballerina pour ses adieux, l’Histoire de Manon de Kenneth MacMillan. Entrée au répertoire de l’Opéra de Paris en 1990 et maintes fois reprise depuis, cette production emblématique du Royal Ballet demeure un spectacle foisonnant voire excessif qui transforme le roman de l’abbé Prévost en romance historique et qui donne à un patchwork d’œuvres de Massenet de faux airs de bande originale de superproduction de David Lean. J’ai vu de nombreuses fois le ballet sur scène et en captation filmée, et c’est une œuvre qui inspire les solistes parisiens, même si on peut être plus ou moins touché par leur interprétation et la façon dont elle s’inscrit dans la trame narrative globale.

Pour ma première à l’Opéra de la saison, le couple star de la soirée était Léonore Baulac et Germain Louvet. Partenaires de longue date, ils ont grandi ensemble en tant que solistes, notamment dans les grands classiques de Noureev. Ce partenariat parfois un peu lisse avait un peu été mise en sommeil ces dernières saisons ou du moins j’avais essayé de l’éviter. Mais leur association dans l’Histoire de Manon est pertinente à ce stade de leur carrière avec des personnages qui correspondent à leur tempérament sur scène et à leurs qualités techniques.

Léonore Baulac s’impose naturellement dans le rôle de Manon et construit son personnage avec intelligence. Dès son entrée dans la cour de l’auberge, elle suggère que l’innocence du personnage n’est qu’apparente. La découverte progressive de son pouvoir de séduction nourrit une trajectoire où le désir, l’ambition et l’instinct de survie s’entremêlent constamment. L’enfant qui a grandi sans véritables principes moraux cède aux impulsions du moment qu’il s’agisse de succomber au coup de foudre avec Des Grieux, d’accepter d’être entretenue par Monsieur de G.M. (Florimond Lorieux magistral dans un rôle à contre-emploi) pour plaire à son frère Lescaut (Antoine Kirscher) et pour être couverte de cadeaux ou encore de tricher et de voler. A ce titre, peut-être plus que  dans les pas de deux fiévreux avec Des Grieux, c’est dans le pas de trois de la fin du premier acte avec Lescaut et Monsieur de G.M. que Léonore Baulac brille en tant qu’actrice. Elle parvient à faire passer jusqu’au dernières loges du théâtre les sentiments qui se jouent dans la ravissante tête de Manon : étonnement, crainte, sensualité, cupidité, calcul, sentiment de puissance, ruse et enfin regrets pour l’amour sincère mais peu rémunérateur qu’elle laisse derrière elle.

Si Léonore Baulac compose un personnage complexe et constamment mouvant, le Des Grieux de Germain Louvet est plus linéaire. Germain Louvet a atteint un point d’équilibre parfait entre une technique toujours aussi belle et une authenticité dans l’interprétation qui lui faisait défaut à ses débuts de soliste. Pour sa prise de rôle, il reprend le flambeau laissé par Mathieu Ganio, grand interprète de Des Grieux, celui d’un jeune homme bien né, aux aspirations nobles, mais que son coup de foudre pour Manon conduit à accepter quelques compromis avec la morale. J’avoue être davantage touchée par un Des Grieux plus  faillible et moins irréprochable (je pense notamment aux très belles interprétations offertes par Marc Moreau ou Josua Hoffalt), mais cela n’enlève rien aux qualités de Germain Louvet avec une musicalité exceptionnelle dans les solos et une maîtrise du partenariat remarquable (il ne fait qu’un avec Léonore Baulac).

Sorti des pas de deux et variations majeures, on n’est pas forcément passionné par ce qui se passe à l’arrière-scène ou sur les côtés. Antoine Kirscher danse superbement Lescaut, et Silvia Saint-Martin est également une brillante maîtresse de Lescaut, mais ils peinent à exister hors de leurs grandes scènes, tout comme la galerie de personnages qui animent la cour de l’auberge, la maison de divertissements ou le port de la Nouvelle Orléans (le mendiant, Madame, les courtisanes, la prostituée travestie en jeune garçon ou le glaçant geôlier). Cette vie qui grouille sur scène est ce qui fait le sel de cette production et permet au spectateur d’être totalement investi dans la narration.

Malgré une cohésion dramatique encore perfectible dans les scènes d’ensemble, cette représentation laisse entrevoir une série appelée à gagner en intensité au fil des représentations. Rendez-vous est d’ores et déjà pris pour le 15 octobre avec la captation filmée des adieux de Dorothée Gilbert aux côtés d’Hugo Marchand.

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