En cette fin d’après-midi étouffante du 27 juin, la vague de canicule vit ses dernières heures à Paris, les spectateurs de l’Opéra Bastille arborent des tenues très décontractées et les courageux danseurs s’attaquent à un des morceaux les plus consistants du répertoire parisien, dernier leg de Rudolf Noureev à l’Opéra de Paris, la Bayadère, un ballet qui est régulièrement reprogrammé et qui fait particulièrement briller la compagnie, des solistes au corps de ballet. Les décors somptueux d’Ezio Frigerio associés aux costumes de Franca Squarciapino qui nous transportent dans une Inde de pacotille, la musique entraînante de Minkus et le mélange harmonieux de la narration et de la danse en font un des ballets les plus plaisants à voir, et sans doute l’un des plus abordables pour le néophyte.

Les distributions sur cette dernière série classique de la saison s’avèrent plus conservatrices que celles de Roméo et Juliette ou même que celles de la reprise de 2022. Les étoiles féminines répondent présentes pour danser Nikiya, la danseuse sacrée, et, au petit jeu des blessures et désistements, se retrouvent associées à leur partenaire d’élection : les duos Dorothée Gilbert – Hugo Marchand et Sae-Eun Park – Paul Marque font rêver. Gamzatti, la rivale de Nikiya et la fille du rajah, est confiée à de jeunes étoiles (Bleuenn Battistoni, Roxane Stojanov) ou à des premières danseuses.
José Martínez a aussi eu la délicate attention de distribuer généreusement celle qui, dans la tête des balletomanes, est peut-être la Bayadère parisienne, bien qu’elle ne soit que Première Danseuse, Héloïse Bourdon. C’est elle que nous retrouvons en ce 27 juin, dans un rôle qu’elle a dansé pour la première fois à 22 ans, alors qu’elle était simple coryphée. A ses côtés, on retrouve Germain Louvet que j’ai finalement assez peu vu dans les grands rôles noureeviens. Ce partenariat est séduisant, car les deux danseurs sont de purs produits de l’Ecole de Danse de l’Opéra et incarnent à la perfection son style.
On ressent qu’Héloïse Bourdon vit ce ballet différemment des autres : elle a dansé le premier rôle, Gamzatti, la soliste indienne, la première et la troisième ombre. C’est un peu tout un parcours de carrière qui se reflète dans son interprétation de Nikiya. Difficile de savoir si on la préfère en jeune fille palpitante jusqu’à la variation à la corbeille de fleurs si émouvante ou en ombre consolatrice au troisième acte.
J’ai parfois eu la dent dure sur les qualités d’interprète de Germain Louvet. Ses prises de positions publiques ou ses choix iconoclastes en matière de mode pouvaient interpeller, irriter et semblaient contradictoires avec une présence scénique un peu falote. C’est une belle surprise aujourd’hui de voir un artiste qui prend possession avec autorité du plateau : parmi les étoiles, c’est sans doute celui qui marche le plus dans les pas de Mathieu Ganio, une incarnation idéale du prince de ballet. Alors certes son Solor n’est peut-être pas le plus guerrier que l’on ait croisé sur la scène de Bastille, il n’en reste pas moins un styliste d’exception, c’est beau, jamais en force, élégant. Et les variations lentes sont délivrées avec un musicalité remarquable.
Clara Mousseigne découvre quant à elle Gamzatti qu’elle incarne comme une fille à papa imbue de son rang. Elle impressionne particulièrement dans le Grand Pas de Deux du deuxième acte: ses 2 variations sont exécutées avec virtuosité, l’impression qu’elle se joue de la technique, il y a un moelleux dans sa danse qui s’accorde particulièrement aux lignes de Germain Louvet.
Déception en revanche pour Antoine Kirscher qui livre une idole dorée assez brouillonne, alors que ce danseur a assurément toutes les qualités pour ce passage qui est un des plus attendus du ballet. Et, dans mes souvenirs, la suite des petits danseurs qui accompagnaient l’idole me semblait plus étoffée.




On signalera l’énergie jamais démentie de Fabien Révillion dans une danse indienne rondement menée aux côtés d’Apolline Anquetil. C’est réjouissant de voir un ancien et un pilier du corps de ballet s’investir si pleinement dans son art.
Florent Melac s’acquitte quant à lui d’accompagner Héloïse Bourdon sur l’un des pas de deux aux portés les plus spectaculaires du répertoire classique, le Pas de Deux de l’Esclave : on retrouve ainsi une certaine tradition d’y distribuer un premier danseur.
Enfin, point de Bayadère sans l’envoûtante Descente des Ombres au début du troisième acte, magistralement exécutée par un corps de ballet féminin qui fait honneur à l’institution parisienne. Parmi les 3 ombres solistes, c’est le souvenir de celle de Camille Bon qui imprime le plus la rétine. En cette fin d’une saison qui a été assez routinière dans sa composition et n’a pas réellement offert de grands moments, cette Bayadère offre un rebond inespérée et prouve le répertoire de Noureev mérite d’être entretenu soigneusement.

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