Le premier acte de Roméo et Juliette vient nous rappeler à quel point la composition de la saison 2025-2026 est déséquilibrée. Cela faisait 6 mois et le dernier acte de Giselle que je n’avais pas été éblouie et touchée à ce point devant un spectacle de danse. Alors certes la somptueuse production de Noureev avec les décors d’Ezo Frigerio a perdu de sa superbe, subissant quelques simplifications. Mais la façon dont la chorégraphie, la puissante partition de Prokofiev et la dramaturgie s’imbriquent en font sans doute la plus belle réussite de Noureev, en tout cas le ballet qui a le mieux vieilli, notamment dans les scènes d’ensemble. On en oublie donc presque que c’est vrai qu’au troisième acte, la chambre de Juliette semble plus sortie du catalogue de Maisons du Monde que d’un palais de la Renaissance Italienne.

Pour la matinée du 26 avril, Thomas Docquir reprenait une des dates de Guillaume Diop aux côtés de Valentine Colasante. Le couple fonctionne bien, dès le coup de foudre au bal des Capulet et cette scène d’aparté où Roméo et Juliette échangent leur premier baiser alors que le reste des convives se restaurent à la table du banquet. Le pas de deux du balcon (sans balcon) est un des plus beaux du répertoire par son intensité et ce rythme qui va crescendo pour accompagner les sentiments naissants des deux interprètes.
Valentine Colasante a l’énergie primesautière de la jeune Juliette, rôle dans lequel je ne l’imaginais pas forcément et auquel elle confère les qualités qu’on lui connaît (vivacité, rapidité des pas, intrépidité). Par contraste, Thomas Docquir est le plus rêveur des deux, et apporte à leur couple le romantisme qu’elle n’y insufflerait peut-être pas toute seule. Le premier danseur, avec son visage qui fait penser à celui de Nicolas Le Riche, s’avère particulièrement à l’aise dans les solos concoctés par Noureev et les réceptions sont précises. Il réussit à s’affranchir de son image d’élève appliqué avec une danse qui respire, une candeur dans l’expression qui sied bien au personnage de Roméo. Ce serait bien étonnant qu’il ne soit pas étoile d’ici la fin de l’année.



Les seconds rôles sont remarquables. Nicola di Vico apporte une certaine jeunesse au personnage de Tybalt, d’habitude dévolu à des danseurs plus expérimentés: d’incarnation de la soif du pouvoir et du parti de la violence, il devient également le symbole d’une succession de générations, prisonnières d’une haine atavique et absurde. Andrea Sarri nous régale en Mercutio: quel formidable charisme! Les deux danseurs dominent le deuxième acte, lui conférant une grande puissance dramatique. L’inusable Daniel Stokes est l’ami fidèle Benvolio. Keita Bellali, avec Pâris, personnifie l’amour courtois.
Dans le troisième acte à la scénographie très cinématographique, Valentine Colasante impressionne en tragédienne passionnée. Toute la partie centrale de l’acte avec son grand solo puis le trio avec les fantômes de Tybalt et de Mercutio est un grand moment de théâtre muet, et j’avoue avoir séché quelques larmes sur le final.

Le 28 avril, on retrouvait une distribution de jeunes talents. Jack Gasztowtt est un Roméo aux très belles lignes, il a peut-être un peu moins d’impact scénique que Thomas Docquir, mais c’est peut-être aussi du au charisme moindre de son Mercutio (Chun Wing Lam) et de son Benvolio (Manuel Giovani). Le trio apparaît tout simplement trop homogène en terme de personnalités. Chun Wing Lam exécute très bien sa variation mais il manque le grain de folie qu’y insufflait Andrea Sarri. De même, le Tybalt d’Isaac Lopes Gomes manque d’épaisseur dramatique et physique. On apprécie par contre Corentin Dournes qui exécute avec brio la variation particulièrement tordue de Pâris.



Il faut qu’Ines McIntosh apparaisse pour électriser le plateau: on passe tout à coup d’une représentation un peu routinière à quelque chose d’autre. C’est un peu comme si Monique Loudières revenait sur scène. Cette danseuse est une pépite et c’est un enchantement de la voir danser. L’alchimie avec Roméo fonctionne très bien. Leurs réseaux sociaux laissent supposer qu’ils sont un peu plus que des partenaires de danse, et effectivement c’est particulièrement fluide et naturel. Jack Gasztowtt a également gagné en « legato »: il me semble qu’il dansait beaucoup plus en force par le passé et on imagine que la présence de Manuel Legris en tant que coach sur cette série a aidé à peaufiner le style de son Roméo.

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