Dorothée Gilbert aura dû attendre l’avant-dernière saison de sa carrière pour aborder un des rôles majeurs du répertoire néo-classique, Marguerite, la Dame aux Camélias du roman d’Alexandre Dumas fils chorégraphié par John Neumeier. Et pourtant, elle était déjà présente à l’entrée au répertoire du ballet en 2006 dans le rôle majeur de la Manon de l’Abbé Prévost, doppelgänger de l’héroïne, et également dans la captation vidéo de 2008 en pimpante et vénale Prudence. Qu’elle soit due à un choix du chorégraphe ou à celui des différents directeurs artistiques, cette prise de rôle tardive laisse un sentiment d’inachevé, car c’est un personnage qui se mûrit au fil des reprises, du fait de l’extrême complexité des portés qui freine les ardeurs d’interprétation pure pour des danseurs qui découvrent le ballet.

On aurait pu penser que, pour accélérer cette courbe d’apprentissage, Dorothée Gilbert serait associée à Hugo Marchand. Pour tout dire, cette distribution me semblait une évidence. Mais c’est finalement à un partenariat inattendu avec Florent Melac que nous avons eu droit. D’autant plus inattendu que Florent Melac ne fait pas partie des premiers danseurs étoilables. Depuis sa promotion au rang de premier danseur en 2023 (promotion sans concours), on ne peut pas dire qu’il ait été omniprésent sur scène : 2 représentations d’Onéguine, 2 représentations en Prince Rodolphe dans Mayerling, et c’est après peu tout. Le reste du temps, il est perdu dans l’anonymat de créations ou de courtes pièces néo-classiques. Visiblement, il est suffisamment apprécié par la direction pour être promu et pour se voir confier sporadiquement quelques rôles d’envergure, mais il est mal distribué dans le grand répertoire classique, où l’on peut supposer qu’il aurait des qualités à faire valoir.
Bref, je pars avec un certain nombre d’idées préconçues voire un a priori défavorable sur cette soirée du 20 mai, car l’alchimie entre les deux interprètes principaux est essentielle à la réussite de ce ballet, qui peut, par ailleurs, souffrir de certaines longueurs, et c’est généralement le couple principal qui tire les autres protagonistes sur le plateau.
John Neumeier a construit son ballet comme un flashback débutant par la vente aux enchères du mobilier de Marguerite Gautier, une scène d’exposition qui permet de rencontrer les différents personnages qui ont peuplé l’univers de la courtisane. A l’entrée d’Armand sur scène, on comprend mieux ce qui a pu motiver la distribution de Florent Melac : grand, brun avec une coupe à la Caracalla, il rappelle physiquement Stéphane Bullion, l’interprète emblématique du rôle à Paris. Mais, si Stéphane Bullion n’était pas hyper démonstratif, il faisait passer beaucoup de choses dans le regard, dans sa posture physique.





Ainsi, lors de la première rencontre d’Armand et de Marguerite à l’Opéra pour la représentation du ballet Manon Lescaut, l’attention du spectateur naviguait sans cesse entre les jeux de regard et de séduction des protagonistes et les danseurs du ballet dans le ballet. Normalement, on ressent l’amour au premier regard, totalement sincère de la part du provincial mal dégourdi qu’est Armand, et l’intérêt que cette naïveté réussit à susciter chez Marguerite, blasée de tout et surtout de la horde d’admirateurs qui l’accablent de leurs attentions. Ici, la connexion entre Florent Melac et Dorothée Gilbert me semble bien timide, et le parallèle entre eux et Manon – Lescaut (Roxane Stojanov et Alexander Maryanowski) tombe un peu à plat. En fait, ils n’apparaissent pas comme le centre de gravité du ballet : on est davantage intrigué par la personnalité du comte de N., Enzo Saugar, le prétendant au statut de protecteur exclusif, qui essuie humiliation sur humiliation. Lors du souper chez Marguerite après le théâtre, le couple Prudence – Gaston (Marine Ganio et Andrea Sarri) éclipse presque le couple principal.
Dans le pas de deux du premier acte, techniquement, les deux danseurs livrent une partition parfaitement maîtrisée, on pourrait faire un arrêt sur image sur chaque porté et ce serait impeccable à chaque fois. Mais on aurait préféré moins de perfection et plus de chaire et de cœur. Quand on sait combien Dorothée Gilbert est une danseuse au tempérament de feu, c’est d’autant plus décevant. C’est sans doute elle qui était le mieux à même de guider son partenaire pour trouver l’histoire qu’ils souhaitaient raconter ensemble et pas côte à côte.
Dans le deuxième acte à la maison de campagne, celui du sacrifice ultime pour Marguerite, le renoncement au premier amour (et sans doute le dernier) qu’elle n’ait jamais connu, le pas de deux en blanc m’a à nouveau paru trop sous contrôle, comme si Florent Melac n’arrivait pas totalement à se défaire d’une forme de déférence pour la prima ballerina de l’Opéra. Dans cet acte, on retient finalement plus la verve et le panache d’Andrea Sarri qui a décidément un charisme fou et la puissance dramatique de la confrontation entre Marguerite et le père d’Armand (formidable Andy Klemm) que le dialogue amoureux des deux héros ou le solo de la lettre qui annonce la tempête de passions qui va déferler sur le troisième acte.
Ce troisième acte est le plus abouti pour le couple principal. Naïs Duboscq incarne avec gourmandise Olympia, la courtisane voluptueuse et triomphante, qu’Armand a choisi comme maîtresse pour se venger de Marguerite, et on a l’impression qu’elle réveille Florent Melac qui ne craint pas de pousser tous les curseurs à fond en termes d’interprétation dans ce final. Ce qui finalement donne plus de relief également à la prestation dramatique de Dorothée Gilbert, même si l’agonie de la Dame paraît bien longue par moments.

En rentrant chez moi, j’ai revu le début de la captation de 2008 avec Agnes Letestu et Stéphane Bullion ainsi que les trois grands pas de deux du ballet et j’ai réécouté la playlist de œuvres de Chopin qui accompagne la chorégraphie, et je me suis remémorée toute l’intensité de cette oeuvre, sa puissance narrative et son intelligence, qui n’était que partiellement rendues lors de cette soirée.

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