Le Ballet de l’Opéra de Rome clôture le mois de juin au Palais des Congrès de Paris avec un version d’un classicisme absolu de Giselle, et pourtant cette version s’avère très surprenante et j’ai eu le sentiment de redécouvrir totalement le ballet. Eleonora Abbagnato, secondée par Benjamin Pech, fait du beau travail à Rome et, grâce à des programmations intelligentes, a réussi à donner une certaine aura à une troupe de deuxième plan sur la scène de la danse académique. Au fil des visites parisiennes des Italiens ou des streamings vidéo, on se rend compte des progrès accomplis par le corps de ballet: ne serait ce les effectifs plus réduits, le niveau de danse n’est pas si éloigné que celui de compagnies plus cotées sur le papier. Du côté des solistes, le carnet d’adresses de l’étoile italienne et le charme de la Ville Éternelle permettent d’aligner des distributions d’étoiles internationales prestigieuses.
Sur ces quelques représentations au Palais des Congrès, Paul Marque et Sae Eun Park s’étaient échappés de la Bayadère. Une dernière représentation était toute fois réservée à des danseurs maison : Marianna Suriano (Giselle) et Michele Satriano (Albrecht).

La version romaine de Giselle a été chorégraphiée par Carla Fracci, une des grandes étoiles de la danse italienne, qui a été la directrice de la troupe au début des années 2000 et également une grande interprète du rôle. Cette production rafraîchie à l’occasion d’un hommage à la prima ballerina bénéficie de très jolies toiles peintes (qui ont fait le voyage de Rome à Paris) ainsi que de sublimes costumes de Anna Anni, fidèle collaboratrice de Franco Zeffirelli. On retiendra notamment les nuances de parme de la tenue d’Albrecht au deuxième acte ou le surprenant voile noir des Willis poursuivant Hilarion. La représentation bénéficie également d’un orchestre, ce qui n’est pas fréquent au Palais des Congrès, et permet d’apprécier toutes les nuances de la partition d’Adolphe Adam, y compris des passages habituellement coupés.
On a coutume d’identifier le premier acte de Giselle à la narration et à la pantomime avec quelques morceaux de bravoure (deux variations de Giselle et le Pas de Deux des Paysans/Vendangeurs) et une grande scène théâtrale, cette scène de la folie dont la modernité est toujours étonnante. Le second acte est quant à lui la quintessence de l’acte blanc et laisse toute la place à la danse.
Cette version offre une plus grande balance entre danse et narration et les personnages sont davantage caractérisés. Ainsi, le premier acte s’ouvre à l’avant-scène avec Albrecht qui se prépare à aller à la chasse et prend congé de sa fiancée Bathilde et de son futur beau-père. Il ne tarde pas à fausser compagnie aux courtisans qui l’accompagnent: on voit ses derniers le chercher en vain. Voilà qui change des versions habituelles où le spectateur découvre ultérieurement, peu avant Giselle, la duplicité d’Albrecht. Ici, pas réellement d’ambiguïté sur la conduite moralement discutable du jeune homme. Pour le spectateur, il se comporte mal en toute connaissance de cause.


Le repentir sincère du deuxième acte est d’autant plus touchant, tout comme le pardon de Giselle. J’ai certainement vu des Albrecht plus brillants et virevoltants, mais rarement un Albrecht aussi romantique et dont la danse est à l’unisson des sentiments.
Les personnages secondaires prennent également une dimension plus intéressante ici. Hilarion n’est plus l’archétype de l’amoureux éconduit, un peu primaire: c’est l’incarnation de la droiture et de la probité, qui cherche à protéger Giselle, avant de la considérer comme sa propriété. Bathilde gagne également en profondeur: elle a elle aussi été trahie et elle offre elle aussi son pardon, dans le monde terrestre cette fois, dans la scène qui conclut le ballet. Albrecht préfère rester fidèle à sa petite fiancée dans l’au-delà.

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