Première commande de l’Opéra à Angelin Prejlocaj, le Parc est la seule pièce à avoir gagné une place pérenne dans le répertoire du Ballet de l’Opéra de Paris. Plus de trente ans maintenant depuis sa création, et l’association d’une danse à la frontière du moderne et du néo-classique, d’une scénographie au cordeau, reconstruction épurée du XVIIIème siècle à la française, de Mozart, du glamour des étoiles parisiennes et du célèbre final avec son « baiser qui vole » a toujours autant la cote.

Sur un plan plus personnel, le Parc est le premier ballet « moderne » que j’ai vu, il y a environ 25 ans, et il a sans doute contribué à éveiller ma curiosité pour un répertoire moins classique. Curieusement, alors que je pensais l’avoir revu de nombreuses fois, en me replongeant dans mes archives, je me suis aperçue que ma dernière vision remontait en fait à 2014. C’est dire à quel point, cette pièce fait vraiment partie de l’inconscient du spectateur. Si dans la période COVID, elle était au programme de 2 séries annulées ou données à huis-clos, cette nouvelle reprise donne l’occasion à une nouvelle génération d’étoiles de rentrer dans la peau du séducteur et de l’amoureuse pudique. Anomalie, il aura fallu à Dorothée Gilbert attendre le crépuscule de sa carrière pour aborder ce ballet iconique, alors qu’elle a fait ces premiers pas d’étoile aux côté de Manuel Legris, l’un des premiers interprètes choisis par Angelin Prejlocaj. Pour cette série, son partenaire est Guillaume Diop.
Ce choix de partenariat interroge, car, si Dorothée Gilbert se sent indéniablement en confiance avec Guillaume Diop, on ne peut pas dire qu’il existe une alchimie puissante entre eux et que le couple dégage une vérité sur scène (voire une vérité personnelle comme l’expliquait Laurent Hilaire lors d’une conférence avant la reprise de la saison 2013-2014). Et sans cette alchimie, qui était si intense entre Isabelle Ciaravola et Stéphane Bullion, entre autres, le ballet perd son potentiel émotionnel. C’est en tout cas ce qui m’a manqué le 10 février dernier. Il reste évidemment une œuvre extrêmement bien construite, avec une composition presque classique en trois actes, avec un pas de deux à chaque acte, des ensembles qui rendent justice au talent des danseurs parisiens et un vocabulaire chorégraphique très rigoureux qui est la marque de fabrique d’Angelin Preljocaj.
On apprécie toujours autant l’impact visuel des tableaux d’ensemble, qui détournent avec un regard non dénué d’humour, l’iconographie des scènes galantes à la Fragonard ou à la Boucher : ainsi, le jeu de chaises musicales du premier acte, les demoiselles étouffant dans leur robe à panier qui s’évanouissent une à une ou encore leurs évolutions dans le sous-bois en corset sur la Petite Musique de Nuit, le tout rythmé par l’apparition d’étranges jardiniers sur une musique industrielle, architectes d’une Carte du Tendre revisitée.



Mais le couple principal a tendance à se fondre dans le paysage. Dans l’œuvre telle qu’elle a été créée, l’étoile masculine est censé être un gentilhomme libertin, entre Casanova et Valmont, qui maîtrise l’art de la « chasse » amoureuse, et pas une gentil damoiseau. Le style de Guillaume Diop est parfait et il est magnifique à voir danser, mais, selon moi, l’interprétation est à côté, voire relève du contresens. Dans le corps de ballet, un Keita Belali ou les anciens Fabien Révillion et Matthieu Botto ont mieux compris l’esprit du XVIIIème siècle. Quant à Dorothée Gilbert, elle semble presque absente dramatiquement, se faisant voler la vedette par Sarah Kora Dayanova. Je n’ai pas réellement vu la progression entre la jeune femme réservée du début et celle qui abandonne tout à la passion. Et que dire de l’ultime pas de deux, sommet de sensualité avec d’autres interprètes, qui se trouve amputé de tout son sens : timidité de Guillaume Diop qui apparaît plus chassé que chasseur, et qui manipule Dorothée Gilbert comme une fragile porcelaine? ou pruderie dans l’ère post #MeToo ? Ce Parc a perdu une partie de son audace en 2026.

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