Le Bolchoï au cinéma – L’Age d’Or (16 octobre)

Parmi les plaisirs des dimanche après-midi d’automne, il y a le retour des retransmissions en direct de Moscou des représentations du Bolchoï. Pour cette nouvelle saison, Pathé fait le pari de séduire un public plus large que le balletomane endurci en s’aventurant dans un répertoire plus pointu de la troupe russe.

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C’est le cas pour la première date de la saison avec l’Age d’Or, un ballet de Youri Grigorovitch, le chorégraphe de cœur du Bolchoï qui fêtera ses 90 ans cette année. A l’origine, l’Age d’Or est un ballet soviétique a priori pur jus, composé en 1928 par Dmitri Chostakovitch, mais qui n’a pas l’heur de plaire au régime (la dénonciation des mœurs décadentes de l’Ouest cède par trop à la complaisance) et de ce fait tombe aux oubliettes. Il faut attendre 1982 pour que, à l’instigation de la veuve de Dmitri Chostakovitch, Youri Grigorovitch remanie le ballet : fini les tribulations d’une équipe de footballeurs soviétiques chargée de propager la bonne parole à l’Ouest, sur fond de chronique douce-amère de la Russie qui tente de se relever de la révolution, on suit l’histoire d’amour contrarié entre le pêcheur, ouvrier méritant, Boris et Rita, la jeune fille au cœur pur mais qui gagne sa vie en dansant à l’Age d’Or, le cabaret du gangster local, Yashka. Pour les décors, Simon Virsaladze, fidèle collaborateur de Grigorovitch, s’inspire du mouvement constructiviste. Au niveau chorégraphique, s’opposent une danse « soviétique » athlétique, magnifiée par une jeunesse saine dans son corps et dans son esprit, et la danse bourgeoise et décadente pratiquée au cabaret par une faune interlope de marlous, de cocottes, de trafiquants et de vieux beaux. Comme souvent chez Grigorovitch, derrière le manichéisme de façade qui voit triompher l’homo sovieticus tout de blanc vêtu se cache une subtile subversion : le personnage le plus fascinant et le plus séduisant n’est-il pas le gangster Yashka ? les parades victorieuses des bons communistes ne sont-elles pas légèrement ridicules ? et ne prend-on pas infiniment plus de plaisir au tango des dégénérés qu’aux ensembles réglés au cordeau des ouvriers en bleu de travail?

C’est au tour de la nouvelle génération des danseurs du Bolchoï de faire revivre ce ballet assez rarement repris. Mikhail Lobukhin, qui avait enflammé la scène dans Spartacus, crève encore l’écran ici dans le rôle de Yashka. C’est un Marlon Brando en chaussons, extrêmement charismatique, qui  donne de multiples nuances à son personnage : séduction, amour, manipulation, violence, il est tout simplement habité. Difficile d’exister face à ce personnage très fort : le Boris de Ruslan Skvortsov paraît un peu falot à côté de cette tornade, et l’on se demande ce que peut bien lui trouver Rita, surtout après un pas de deux torride avec Yashka. Nina Kaptsova est bien plus qu’une simple demoiselle en détresse : elle fait le grand écart entre l’héroïne virginale et la femme perdue sous l’emprise de son protecteur. Ekaterina Krysanova est quant à elle volcanique en meneuse de revue et complice de Yashka.

L’Age d’Or n’atteint pas les sommets d’intensité des grands ballets dramatiques de Youri Grigorovitch tels Spartacus, Légende d’Amour ou Ivan le Terrible. Il souffre de quelques temps faibles comme ces ensembles d’ouvriers méritants ou de jeunes communistes qui paraissent un peu datés, mais l’on retrouve aussi la qualité quasi cinématographique, le souffle épique avec lesquels le chorégraphe met en mouvement les scènes d’action, les pas de deux sensuels et/ou lyriques sublimes et l’inventivité avec laquelle il exploite la partition de Chostakovitch et recycle les danses de salon dans les scènes du cabaret.

Après cet Age d’Or, évocation de la Russie communiste des villes, ce sera au tour de la Russie des kolkhozes d’être à l’honneur en novembre avec la retransmission du Clair Ruisseau, autre ballet comique de Chostakovitch reconstruit par Alexei Ratmansky.

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