Le Bolchoï au cinéma – Giselle (11 octobre)

La saison cinématographique du Bolchoï a débuté le 11 octobre avec le ballet romantique par excellence, Giselle,  permettant aux spectateurs de découvrir un pan plus intimiste de son répertoire, assez éloigné du ballet à grand spectacle qui est sa marque de fabrique sur la scène internationale. Cette veine intimiste sera encore creusée ultérieurement dans la saison avec la Dame aux Camélias de John Neumeier et la Mégère Apprivoisée de Jean-Christophe Maillot.

Comme pour la plupart des grands classiques au répertoire du Bolchoï, la version de Giselle qui nous a été proposée est la version du chorégraphe emblématique de la compagnie, Youri Grigorovitch. La patte spécifique du chorégraphe est moins visible que dans d’autres pièces telles que le Lac des Cygnes ou Casse-Noisette où Youri Grigorovitch a éliminé une grande partie de la pantomime et développé une chorégraphie qui met en exergue les qualités athlétiques du danseur « soviétique ». La pantomime reste bien présente dans le premier acte de Giselle, même si elle paraît modernisée et très lisible, et le style chorégraphique privilégie le romantisme, la précision et la rapidité du bas des jambes aux grands sauts. Grosso modo, le balletomane averti ne sera pas dépaysé par cette version de Giselle. Tout au plus, il regrettera dans le 1er acte la stylisation des décors et des costumes réalisée par Simon Virsaladze : les toiles peintes marronnasses et les curieux collants bicolores de la compagnie du Duc, père de la fiancée d’Albrecht, choquent le regard du spectateur qui a en mémoire la scénographie parisienne inspirée par les paysages animés de la période romantique.

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C’est peut-être que le Bolchoï nous a habitués aux superlatifs, à tel point que, même par écran interposé, les spectacles nous transportent souvent bien plus que les soirées à l’Opéra, mais j’ai trouvé cette Giselle un peu décevante en terme d’intensité dramatique dans le 1er acte en dépit (ou peut-être à cause) du casting de stars aligné par le Bolchoï. Svetlana Zakharova, la prima ballerina assoluta de la compagnie, est accompagnée d’un Albrecht invité de prestige, Sergei Polunin, le mauvais garçon de la danse au caractère aussi imprévisible que son talent est phénoménal. On a tout simplement du mal à se figurer la tsarine de la danse en petite paysanne crédule cédant aux sirènes de l’amour avec un hobereau : ce n’est pas forcément qu’une question d’âge pour le rôle, c’est plutôt une posture générale, une certaine aristocratie dans le visage qui ne prédestinent pas la Zakharova à jouer les soubrettes. Le parti pris du réalisateur qui a préféré pour ce 1er acte aux plans larges des gros plans sur le visage des protagonistes n’arrange rien à l’affaire : le spectateur de cinéma oublie la qualité exceptionnelle de la danse proposée pour ne se concentrer que sur les expressions et mimiques d’une Giselle qui manque de sincérité. Sergei Polunin fait bien ce qu’il a à faire dans un 1er acte qui sollicite peu Albrecht, il investit son personnage avec conviction notamment dans les scènes d’affrontement avec Hans, le garde-chasse amoureux malheureux de Giselle, interprété avec beaucoup d’engagement par Denis Savin. Igor Tsvirko, que j’attendais avec impatience dans le morceau de bravoure du 1er acte, le Pas de Deux des Paysans, s’est avéré décevant dans ses variations, bien loin de la finesse des écoles française ou italienne.

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Le deuxième acte est d’une toute autre teneur. L’émotion s’invite enfin sur scène et l’atmosphère si particulière de cet acte blanc happe le spectateur, grâce au corps de ballet féminin impeccable et surtout à la reine de ces Wilis, Ekaterina Shipulina à la fois hiératique et fulgurante. Elle entraîne ses partenaires dans un espace-temps où la danse puissante et expressive s’accélère indéfiniment, au point que l’impensable s’est produit, une chute de Svetlana Zakharova, heureusement sans gravité, les grands jetés suivants nous rassurant immédiatement sur son intégrité physique. Le talent de Svetlana Zakharova trouve malgré tout un terrain d’expression plus propice dans ce 2ème acte, et elle a en Sergei Polunin, un partenaire attentionné à la grâce toute féline, mais pas servile, un égal dans l’accomplissement technique et artistique. Face à la beauté du 2ème acte et en particulier ce final déchirant merveilleusement rendu par Svetlana Zakharova et Sergei Polunin, difficile de s’arracher à son fauteuil de cinéma : de nombreux spectateurs s’attardent pour voir les danseurs se congratuler derrière le lourd rideau.

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