Le Bolchoï au cinéma – Légende d’Amour (26 octobre)

Au fil des retransmissions sur grand écran, on ne peut s’empêcher d’être bluffé par la capacité de la troupe du Bolchoï à faire rêver, émouvoir et éblouir. Pour l’ouverture de la saison 2014-2015, Légende d’Amour (1961), l’un des chefs d’oeuvre du chorégraphe “historique” de la maison, Youri Grigorovitch, est repris après 9 ans d’absence du répertoire.

Affiche Legend of Love

Comme pour Spartacus, il serait réducteur de qualifier Légende d’Amour de ballet soviétique. Certes, l’argument tiré d’une pièce de théâtre à succès d’un auteur turc communiste, Nâzim Hikmet, glorifie l’abnégation du héros qui renonce à l’amour et à la vie pour le bien commun et pour apporter l’eau (métaphore de la liberté) à ses “camarades”. C’est aussi un ballet qui sait se faire intimiste, un beau triangle amoureux à la manière de la Bayadère et un portrait de femme subtil, celui de la reine Mekhmene Banu. La reine a échangé sa beauté contre un sortilège permettant de guérir sa soeur mourante Shirin. Les deux soeurs tombent amoureuses du peintre de la cour, Ferkhad, qui n’a d’yeux que pour la belle Shirin. La reine dévorée par la jalousie exile le jeune homme loin de la cour pour accomplir une mission dangereuse, creuser une galerie dans la montagne et alimenter ainsi en eau le royaume. La sécheresse sévit, la reine, la cour et le peuple assoiffé rejoigne Ferkhad sur le chantier. Emue par la sincérité de l’amour de Ferkhad et Shirin, la reine consent à leur pardonner et à gracier le jeune homme, mais celui-ci préfère accomplir sa mission au péril de sa vie pour sauver le peuple.

Pour accompagner cette intrigue relativement simple, Youri Grigorovitch ne joue pas la carte de l’exotisme orientalisant. Ainsi, la scénographie imaginée par Simon Virsaladze est sobre, avec un seul décor figurant un livre ouvert de légendes perses, dont les illustrations stylisées évoquent les lieux de l’action (la palais, la cité, la montagne). L’éclairage assez sombre permet de renforcer l’aspect intimiste et psychologique du ballet. Pas de fantaisie non plus sur les costumes avec de simples académiques colorés, tout juste rehaussés de quelques paillettes et fleurs pour la princesse Shirin et sa suite et les voiles et turbans qui viennent ajouter une touche de Mille et Une Nuits. Portée par la composition efficace d’Arif Melikov, la danse, dont est absente toute pantomime, suffit à nous raconter l’histoire, tandis que le gimmick de la position des mains et des poignets cassés ancre l’ensemble dans un contexte oriental. On retrouve des séquences familières chez le chorégraphe avec les scènes d’ensemble toujours très impressionnantes ponctuées de solos virtuoses se concluant sur une fondu au noir pour enchaîner sur un monologue ou un dialogue qui explore la psychologie des personnages.

Legend of Love

Pour cette diffusion au cinéma, c’est Maria Allash qui se donne corps et âme dans le rôle de la reine. A travers son visage et son regard, elle exprime avec intensité la douleur, le désir inassouvi et la jalousie, et sa technique lui donne l’assurance d’une souveraine. Pour le couple Ferkhad – Shirin, Denis Rodkin et Anna Nikulina sont parfaitement assortis. Anna Nikulina est régulièrement distribuée sur les captations des ballets de Grigorovitch (Roméo et Juliette, Spartacus) : on imagine donc que la jeune femme incarne l’idéal féminin du chorégraphe. L’interprétation de la ballerine peut sembler un peu lisse et manquer de relief, mais elle a de belles extensions et est particulièrement à l’aise sur tous les portés techniques et acrobatiques dont le chorégraphe truffe ses pas de deux. Denis Rodkin est quant à lui impressionnant de charisme et de beauté, alliant à la fois puissance et élégance, superbe partenaire. Dans les rôles secondaires, on apprécie le talent de Vitaly Biktimirov en grand vizir et la virtuosité d’Igor Tsvirko en bouffon bondissant.

Au final, c’est de nouveau une captation qui réussit à enthousiasmer comme peu de spectacles vus en live cette année.

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