Passion de Stephen Sondheim au Châtelet

Passion d’Amour d’Ettore Scola fait partie de ces films rares découverts au hasard d’une diffusion nocturne du ciné-club à la télévision qui impressionnent durablement le spectateur. Il faut dire que dans  le récit de cet officier italien, Giorgio, reclus dans l’ennui de sa garnison, tiraillé entre l’amour « bourgeois » pour Clara, sa maîtresse restée en ville et l’attirance-répulsion qu’il va développer pour Fosca, la cousine de son colonel, une femme quasi-monstrueuse, il y a un renversement des codes du romantisme :  on a plus l’habitude que la femme soit la Belle et l’homme, le Monstre. Ce drame psychologique en costumes rappelle forcément par son intensité, un autre grand maître du cinéma italien, Luchino Visconti et est servi par une distribution de choix, Bernard Giraudeau (dans l’un de ses plus beaux rôles à mon avis), Laura Antonelli, sex-symbol du cinéma transalpin, Valeria D’Obici, saisissante dans le rôle de Fosca ainsi que Jean-Louis Trintignant dans le rôle du médecin de la garnison.

Erica Spyres, Ryan Silverman, Nathalie Dessay

Erica Spyres, Ryan Silverman, Nathalie Dessay

Drôle de sujet pour un musical ! Et pourtant la vision de ce film d’Ettore Scola a inspiré à Stephen Sondheim, le compositeur-parolier le plus renommé de l’industrie du musical, une petit chef d’œuvre en un acte d’1h45 qui était présenté au Châtelet pour une trop courte série de 7 représentations en mars. Pour cette nouvelle version du musical créé à Broadway en 1994, le Théâtre du Châtelet s’est adjoint les services de Fanny Ardant à la mise en scène. La scénographie est particulièrement sobre avec un espace sculpté par les panneaux du plasticien Guillaume Durrieu, qui figurent les différents lieux de l’action, tout en nuance de blancs, noirs et gris. On ne voit pas spécialement l’utilité de ces panneaux par rapport à un simple fond noir, sinon de matérialiser par leurs déplacements le changement de scène. Ce sont les costumes qui transportent le spectateur dans l’Italie du Risorgimento : sublimes, ils sont l’œuvre de Milena Canonero, oscarisée entre autres pour Barry Lindon. La direction d’acteurs est au cordeau et permet aux acteurs de donner le meilleur d’eux-mêmes sur le plan émotionnel et de se jouer de la construction subtile et complexe du livret.

Fosca, jeune fille (Charlotte Arnould) et son séducteur (Damlan Thantrey)

Fosca, jeune fille (Charlotte Arnould) et son séducteur (Damlan Thantrey)

James Lapine, le librettiste de prédilection de Stephen Sondheim, est en effet revenu à la source d’Ettore Scola, un roman d’Iginio Ugo Tarchetti (1869), écrit à la première personne, sous la forme de mémoires de Giorgio, et où le point de vue des autres protagonistes s’exprime à travers des lettres échangées. Les chansons qui composent le musical deviennent ainsi des lettres interprétées le plus souvent par celui qui les reçoit. Le procédé qui permet de dissocier les actes des personnages de leurs pensées intimes est particulièrement poignant: par exemple quand Clara, la maîtresse chante la lettre où Giorgio lui décrit une promenade avec Fosca, une présence féminine qui lui fait penser à sa maîtresse et aux instants de bonheur qu’il souhaite partager avec elle, nous sommes spectateurs au premier plan de la promenade et ressentons les émotions non partagées de Fosca pour le beau militaire. Les trois protagonistes principaux sont remarquables. Erica Spyres a le sex-appeal et le charme agaçant de la jolie femme à qui personne ne résiste, et c’est elle qui interprète le « tube » du musical, celui que l’on a en tête quand on quitte la salle, « Happiness ». Nathalie Dessay surprend en Fosca : elle délaisse la pure virtuosité vocale pour une vraie performance dramatique dans ce rôle peu évident car aux frontières de l’hystérie. Il faut que le spectateur la voit comme Giorgio la voit, avec pitié dans un premier temps, avec horreur par moment, avec compassion et enfin avec passion et désir. Gros coup de cœur pour Ryan Silverman qui joue Giorgio : présent en scène de bout en bout, il livre une performance de haute volée, physiquement et vocalement, qui culmine dans la chanson de la révélation de l’amour inconditionnelle de Fosca, « No One Has Ever Loved Me ». Les larmes sont au rendez-vous, et l’on sort aussi chamboulés qu’après avoir vu le film.

Erica Spyres et Ryan Silverman

Erica Spyres et Ryan Silverman

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