Le Lac des Cygnes – Ould-Braham/Heymann/Paquette (10 décembre)

Quand on est mordu par le virus du ballet, on est toujours en quête de retrouver les émotions qui ont déclenché cette passion. C’est souvent au début, et de moins en moins souvent quand on est un peu plus averti, et puis de temps en temps il y a la soirée où tout est comme au premier jour, rarement plus d’une par an. Et pour l’année 2016, pour moi, ce sera sans doute le Lac des Cygnes du samedi 10 décembre.

Myriam Ould-Braham et Mathias Heymann, accords parfaits

Myriam Ould-Braham et Mathias Heymann, accords parfaits

Parce que la constellation des trois étoiles en scène ce soir, Myriam Ould-Braham, Mathias Heymann et Karl Paquette, était parfaitement alignée, soutenue par des solistes et un corps de ballet au meilleur de leur forme et de leur technique et un orchestre fort bien dirigé par Vello Pähn.

Si dans les versions traditionnelles du Lac des Cygnes, Siegfried n’est qu’un faire-valoir d’Odette/Odile, il est au centre de la version Noureev et en est même le personnage principal, d’autant plus lorsqu’il est interprété par Mathias Heymann. Dès que le rideau se lève sur le prince assoupi sur son trône, seul dans le décor dépouillé d’un palais néo-classique, le danseur nous embarque dans la relecture psychanalytique du célèbre ballet de Marius Petipa et Lev Ivanov. C’est comme si Rudolf Noureev avait chorégraphié sur lui le rôle de ce prince mélancolique, paumé et schizophrène. Il est dans ce registre au sommet de son art, avec une technique qui réconcilie l’élégance française et des envolées irréelles, le tout avec une musicalité permanente et l’apparente absence d’effort : une performance d’anthologie qui le place au niveau des stars masculines de la danse mondiale. On a tant reproché à Mathias Heymann d’être un piètre acteur et un piètre partenaire. C’est peut-être tout simplement que la programmation de la compagnie ne lui permet pas d’approfondir ces qualités dans les grands ballets du répertoire ? Après tout, on peut encore compter sur les doigts des mains ses incarnations de Siegfried sur la scène de l’Opéra, nombre très faible si on le compare à un soliste du Mariinsky ou du Bolchoï. Il faut souligner le travail d’interprétation effectuée avec Karl Paquette sur le premier acte et notamment dans son final, dans la caractérisation de la relation entre Wolfgang, mentor possessif, et son élève Siegfried, complètement sous influence.

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Myriam Ould-Braham est sans doute la partenaire d’élection de Mathias Heymann. Il y a une complicité et une tendresse naturelle qui les unit et qui fait merveille dans les actes blancs. La ballerine est de façon évidente un cygne blanc, tout en fragilité et en délicatesse, avec un très beau travail du dos et des bras et des piétinés divins : elle m’a fait pleurer dans le final de l’acte II, symptôme synonyme pour moi d’une Odette réussie. Elle ne force pas sa nature pour faire d’Odile une méchante séductrice un peu caricaturale: elle s’appuie sur les interactions avec Karl Paquette pour construire une femme mystérieuse à la séduction subtile, différente d’Odette mais pas tant que ça, rendant ainsi plus plausible la méprise du prince.

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Karl Paquette est souvent des grandes soirées à l’Opéra, et ce n’est certainement pas un hasard. Plus de 10 ans après avoir été immortalisé dans le double rôle de Wolfgang / Rothbart dans la captation du ballet avec Agnès Letestu et José Martinez, il maîtrise totalement toutes les nuances du rôle et le maniement redoutable de la cape dans le pas de trois de l’acte III. Son engagement dramatique, ses qualités de partenaire qui s’illustrent ici aussi avec un partenaire masculin et sa générosité dans l’effort contribuent à la cohérence de cette distribution.

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Le reste de la compagnie était au diapason. Du premier balcon, les ensembles étaient parfaitement réglés: la reprise du ballet à peine 2 ans après la dernière série y est sans doute pour quelque chose, et la chorégraphie de Noureev au 1er acte, qui tourne parfois un peu capharnaüm avec quelques collisions et chutes à la clé, retrouve une nouvelle jeunesse. On repère les danseurs expérimentés et les têtes de classe dans ces ensembles, et il se dégage l’impression d’un niveau élevé du corps de ballet, un phénomène plus particulièrement sensible chez les garçons dans la polonaise de l’acte I, car les cygnes étaient déjà très au point en 2015. Petit pincement au cœur pour Héloïse Bourdon : dire qu’une jeune femme qui a dansé Odette/Odile sur la scène du Mariinsky est cantonnée aux grands cygnes, aux amies de Siegfried et aux danses de caractère semble pour le moins incongru. En marge de l’intrigue, les solistes brillent dans les morceaux de bravoure et autres divertissements. Le pas de trois met en lumière Sae Eun Park, toute fraîche première danseuse, Séverine Westermann, décidément en grande forme après sa prestation remarquée dans le Brahms-Schoenberg Quartet de Balanchine et Fabien Revillion qui, visiblement inspiré par l’exemple de Mathias Heymann, nous gratifie de prouesses techniques (quelle diagonale de double cabrioles devant !). A l’acte III, coup de cœur prévisible pour Léonore Baulac et François Alu dans la czardas et Eléonore Guérineau et Emmanuel Thibault au style si pur dans la danse napolitaine.

A suivre cette semaine avec la distribution réunissant Amandine Albisson, Mathieu Ganio et François Alu qui devraient apporter une dynamique différente au trio majeur du Lac des Cygnes. Histoire de vérifier si la magie opère aussi bien …

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