En 2020, Angelin Preljocaj livrait sa version du Lac des Cygnes créée pour sa compagnie. Fort d’un succès critique et public, le ballet a depuis pas mal voyagé. C’est ce Lac très contemporain, mais à l’ ADN classique, que le Théâtre des Champs Elysées a choisi pour son traditionnel spectacle de danse des fêtes de fin d’année.
L’Everest d’un chorégraphe
La relecture du Lac des Cygnes, ballet emblématique de l’histoire de la danse, est un sous-genre chorégraphique à part entière. Bien des chorégraphes de renom s’y sont essayés. Cela apparaît presque un incontournable dans une carrière, d’autant plus que ce titre magique garantit à lui seul une bonne billetterie : il n’a qu’à voir le nombre de Lac par des compagnies aux noms slaves qui tournent dans les Zenith de France et de Navarre. Avec le Ballet Preljocaj, on peut néanmoins évacuer le soupçon d’opportunisme mercantile.
Cette énième version du Lac est une production conçue pour s’inscrire durablement dans le répertoire d’une compagnie qui fait aujourd’hui honneur à la France à l’international et qui propose une qualité de danse qui peut se comparer à celle du Béjart Ballet.

Une relecture entre fable écologique et Succession
Qui dit relecture du Lac des Cygnes dit forcément transposition du livret, exercice parfois périlleux si le concept prend le pas sur la chorégraphie pure. J’apprécie ici le parti pris d’Angelin Preljocaj : moderniser l’histoire tout en conservant sa dimension merveilleuse. Il nous propose une fable écologique doublée d’une critique mordante du capitalisme du XXIème siècle et de ses dynasties, évoquant l’univers impitoyable de la série Succession. Une approche rafraîchissante qui nous change des lectures psychanalytiques et hyper sexualisées du livret originel de Vladimir Begichev.
Le décor constitué par les projections vidéo de Boris Labbé est une vraie réussite permettant de faire voyager le spectateur entre les différentes ambiances du ballet : l’univers très graphique du monde des affaires et celui, ouaté et onirique, du monde aquatique. Angelin Preljocaj a choisi de ne pas couper sa chorégraphie par un entracte, ce qui permet de maintenir l’intensité dramatique. Pour que cela reste digeste, il a néanmoins raccourci la durée à 1h50, ne reprenant pas toute la partition de Tchaïkovski, par ailleurs « pimpée » à quelques instants clés par des variations électroniques sur le mythique ballet, composées par le collectif 79D.
De la tour de verre au lac souillé
Dans cette version, le Lac est un site naturel préservé, menacé par un conglomérat industriel. Odette, activiste écologiste, est transformée en cygne par Rothbart, le sorcier à la solde du conglomérat dirigé par le père de Siegfried. Fondu enchaîné sur la soirée de présentation du projet, en ville, au milieu des gratte-ciels. Au cours de cette soirée, nous faisons connaissance avec Siegfried que son père essaie de former à lui succéder: le père prend ainsi la place du précepteur que l’on connaît dans les versions classiques. Le jeune homme est plutôt du genre dilettante et pas vraiment motivé par les affaires. Sa mère essaie d’arranger les relations avec son père. En guise d’arbalète, son père lui confie les plans de son installation monstrueuse.
Après cette éprouvante soirée, Siegfried part au pays des songes au bord du lac où, après s’être fait agressé par Rothbart et ses sbires, il fait la rencontre d’Odette et de ses malheureuses compagnes. S’ensuit une réinterprétation de l’acte blanc, finalement assez classique dans l’esprit. On voit émerger au bord du lac un impressionnant dispositif de forage.
L’Acte Noir : Les loups de la finance
Le troisième acte prend place dans ce que l’on imagine être la villégiature à la campagne de la famille de Siegfried pour un gala mondain. Le troisième acte, c’est l’acte du cygne noir : ici cela devient carrément un acte noir, avec ces invités en costumes de villes, cravates et robes de cocktail dont les évolutions figurant les relations factices du monde des « Loups de Wall-Street » contrastent avec le caractère enjoué des danses nationales de Tchaïkovski .
Il n’est d’ailleurs pas anodin que Siegfried soit vêtu d’un costume noir, comme s’il se préparait déjà à rentrer dans le moule auquel son père l’a préparé depuis sa plus tendre enfance. Cette capitulation morale est symbolisée par la séduction d’Odile, la mystérieuse jeune femme si semblable à Odette, qui accompagne Rothbart. Le sortilège s’est accompli, Siegfried est prisonnier d’une vie qu’il n’a pas choisi, sa mère essaie de l’apaiser en vain : son refuge est le lac rêvé, mais le répit est de courte durée, car une marée noire envahit le lac, tuant Odette et ses compagnes.
Une danse contemporaine à la grammaire classique

Sur le plan chorégraphique, Angelin Preljocaj maîtrise ses effets et réussit à créer l’illusion qu’il y a bien plus d’une trentaine de danseurs sur scène. On retrouve ce que l’on apprécie chez le chorégraphe du Parc, à savoir une danse contemporaine qui s’appuie sur un solide vocabulaire classique. D’ailleurs ce Lac aurait tout à fait sa place dans une compagnie classique de premier plan.
Si les solistes sont remarquables, a puissance émotionnelle vient des ensembles. Le travail sur les demi-pointes des danseuses dans les tableaux blancs est si précis qu’il donne presque l’illusion de la pointe. Angelin Preljocaj s’amuse d’ailleurs avec certains passages de la chorégraphie de Petipa et Ivanov, mais cela n’a rien d’un pastiche, c’est plutôt un hommage malicieux. L’amateur de ballet parvient à se détacher de l’original pour apprécier cette vision singulière, et se laisser cueillir par l’émotion.
Le Lac des Cygnes – Ballet Preljocaj
Angelin Preljocaj | chorégraphie
Piotr Ilitch Tchaïkovski | musique
79D | musique additionnelle
Boris Labbé | vidéo
Éric Soyer | lumières
Igor Chapurin | costumes
Distribution 4 janvier au Théâtre des Champs Elysées
Odette / Odile : Théa Martin
Siegfried : Laurent Le Gall
Mère de Siegfried : Lucile Boulay
Père de Siegfried : Erwan Jean-Pouvreau
Rothbart : Elliot Bussinet
Et Teresa Abreu, Angie Armand, Celian Bruni, Araceli Caro Regalón, Audalys Charpentier, Alice Comelli, Ethan Dufourg, Mirea Delogu, Lucia Deville, Chloé Fagot, Afonso Gouveia, Eva Gregoire, Arturo Lamolda, Zoë McNeil, Ygraine Miller-Zahnke, Ayla Pidoux, Mireia Reyes Valenciano, Redi Shtylla, Owen Steutelings, Micol Taiana, Romain Renaud


