Soirée Anne Teresa De Keersmaeker (30 Octobre)

Contemporain à l’Opéra de Paris rime souvent avec ennui, scénographie prétentieuse, absence d’émotion et danseurs un peu perdus dans un univers étranger. Après Rain de Anne Teresa de Keersmaeker en 2014 qui m’avait laissé une impression mitigée, c’est donc avec un a priori pas forcément favorable que j’avais réservé ma place pour la soirée réunissant trois oeuvres de la chorégraphe belge. Après tout, on n’est jamais à l’abri d’une bonne surprise, comme le Kaguyahime de Kylian par exemple, et la distribution multi-étoilée réunissant Marie-Agnès Gillot, Alice Renavand, Emilie Cozette, Stéphane Bullion et Karl Paquette aiguisait ma curiosité.

Avec ces trois entrées au répertoire de la maison, la soirée propose un parcours plutôt bien agencé dans l’oeuvre d’une des chorégraphes star de la scène contemporaine, un parcours dont la ligne directrice pourrait être les différentes étapes du passage à l’âge adulte (eh oui, je fais partie des personnes qui aiment bien trouver une signification à ce qu’ils voient, même si cela paraît abstrait de prime abord).

ATK-10 octobre 2015-11

Les solistes du Quatuor n° 4 lors de la répétition du 10 octobre

Dans Quatuor n°4 sur une composition de  Bartók, j’ai vu quatre pensionnaires adolescentes qui nous révèlent leurs humeurs variables: tantôt elles sont encore enfants, tantôt elles sont déjà un peu femmes. Le quatuor de danseuses (ce soir, Charlotte Ranson, Juliette Hilaire, Laura Bachman et Sae Eun Park) est particulièrement soudé pour cette performance qui allie endurance physique (30 minutes sans interruption sur scène) et présence scénique. L’exploitation géométrique de l’espace en contrepoint de la composition musicale savante de Bartók, les plages de silence où les danseuses  interagissent avec les musiciens présents en fond de scène ou interrogent le public du regard, contribuent à créer une atmosphère particulière presque hypnotique dans la salle. C’est une pièce fascinante par instants, ennuyeuse à d’autres.

Die Grosse Fuge

Stéphane Bullion, Florian Magnenet, Vincent Chaillet et Karl Paquette

Dans Die Grosse Fuge, dans un dispositif scénique relativement similaire, ce sont à présent 8 jeunes cadres, 7 hommes et 1 femme, en costume noir et chemise blanche, qui évacuent leur stress dans une série quasi ininterrompue de roulés-boulés spectaculaires. La partition de Beethoven (plus accessible que le quatuor de Bartók) et le dynamisme de la chorégraphie réveillent le spectateur. On retrouve avec plaisir des danseurs qui sont un peu oubliés depuis le début de l’ère Millepied, Alice Renavand, Stéphane Bullion, Florian Magnenet  et Vincent Chaillet. Ils se mettent avec humilité au service d’une chorégraphie  où le danseur n’est pas mis en avant par la spécificité des pas et des figures qui lui sont confiés mais par la façon qui lui est propre d’exécuter le même mouvement que son voisin, en l’occurrence ici les fameuses chutes/roulades au sol.

Alice Renavand, Stéphane Bullion et Florian Magnenet

Alice Renavand, Stéphane Bullion et Florian Magnenet

Après ces deux pièces de construction abstraite irriguées par des fragments du quotidien, la dernière oeuvre est d’inspiration narrative. Elle met en images et en mouvements la Nuit Transfigurée d’Arnold Schönberg, une composition aux accents romantiques basée sur un poème de Richard Dehmel, l’histoire d’une femme qui avoue à l’homme dont elle vient de tomber amoureuse qu’elle est enceinte d’un autre.

La Nuit Transfigurée

La Nuit Transfigurée

En partant de la situation initiale, la forêt au crépuscule avec la brume qui s’élève du sol jonché de feuilles en décomposition, un couple (Marie-Agnès Gillot fascinante, Nicolas Paul), Anne Teresa De Keersmaeker y insuffle une inspiration quasi fantastique qui emmène la pièce vers une forme d’abstraction, grâce à la démultiplication des protagonistes (8 danseuses, 6 danseurs). Chacun des danseurs est amené, me semble-t-il, à incarner une des phases de l’histoire du couple: Léonore Baulac et Karl Paquette incarnent le romantisme, Séverine Westermann et Stéphane Bullion, l’emportement de la passion.

La Nuit Transfigurée

Léonore Baulac et Karl Paquette

La demi-heure passe comme dans un rêve. C’est sans aucun doute dans ce registre contemporain aux accents poético-romantiques que les danseurs de l’Opéra trouvent leur meilleur terrain d’expression en dehors du classique. Les applaudissements polis de la première partie sont devenus tout à coup extrêmement chaleureux.

Cette soirée est à découvrir dès le 5 novembre sur Arte Concert.

 

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