Le Bolchoï au cinéma – Spartacus (20 octobre)

Dimanche dernier, dans une salle de cinéma des Champs Elysées plus habituée à accueillir les superproductions américaines, j’ai découvert l’un des grands ballets du Bolchoï, Spartacus. Evidemment, j’avais déjà picoré des extraits du ballet sur la toile, ou même commencé à le visionner un soir tard à la télévision, mais je n’avais jamais vraiment accroché à ce que je pensais être à tort une vieillerie au style pompier, œuvre de propagande du régime soviétique.

Là, la magie de la salle obscure a opéré. Le spectacle était total voire excessif, les personnages manichéens, mais cela fonctionnait et la limpidité de la narration associée à la partition symphonique puissante de Khatchatourian permettent de nous emporter dans l’histoire de l’esclave rebelle, comme devant un bon péplum.

Alors Spartacus, ballet soviétique? Oui, si l’on considère l’utilisation du langage chorégraphique pour véhiculer des messages simples, compréhensibles par le plus grand nombre. Non, si on se fait la réflexion que ce sont aussi les  qualités qui font les œuvres universelles. On peut même y voir une oeuvre relativement subversive pour le régime communiste avec sa dénonciation du pouvoir arbitraire et son plaidoyer pour un homme libre, sans parler de la fin quasi christique du gladiateur.

La production de Yuri Grigorovich est une magnifique démonstration de danse masculine par le corps de ballet du Bolchoï et ses étoiles. Dans le rôle titre, Mikhail Lobukhin se donne corps et âme. Non seulement, il s’est forgé une musculature impressionnante qui lui permet d’être crédible dans les scènes d’ensemble où il est le leader du corps de ballet ou dans les confrontations avec le général Crassus, mais son visage et ses yeux filmés en gros plan sont incroyablement expressifs dans les passages plus intimistes. C’est un véritable tour de force physique et technique qu’il accomplit pendant 2 heures.

La formule d’Hitchcock selon laquelle « plus le méchant est réussi, meilleur sera le film » se vérifie aussi pour le ballet. Vladislav Lantratov est un surprenant Crassus. Le physique et la danse plutôt policée de la toute récente étoile semblent a priori assez éloignés de l’univers fort en testostérone des conquêtes romaines et des gladiateurs, recréé sur scène dans toute sa crudité. Il réussit cependant à imposer un personnage instable, ivre de pouvoir, d’un orgueil maladif, en proie à des accès de démence. Sa danse est tantôt empreinte de la sécheresse toute militaire du chef de guerre, tantôt frénétique lorsqu’il laisse libre cours à ses pulsions. Sur un corps de statue antique, son visage ne se dépare jamais d’un masque de cruauté.

Sa partenaire dans le crime et la débauche, la courtisane Egine, est incarnée par Svetlana Zakharova, parfaitement détestable mais dont la technique superlative suscite l’admiration.

Anna Nikulina est la fiancée de Spartacus qu’elle a interprétée comme l’archétype de la demoiselle en détresse et larmoyante. Elle se montre néanmoins plus nuancée dans son interprétation dans les pas de deux , où elle est à l’unisson de Mikhail Lobukhin pour des portés acrobatiques de toute beauté.

Mikhail Lobukhin et Anna Nikulina

Le célèbre adage du 3ème acte a réussi à m’arracher des larmes. Ici en 1990 avec Irek Mukhamedov et Lyudmilla Semenyaka:

Au delà des qualités des solistes, la force du ballet, c’est aussi ses scènes d’ensemble portées par un corps de ballet galvanisé, et la scénographie majestueuse qui, grâce à des voiles et à l’utilisation de la profondeur de la scène, crée des sortes de fondus enchaînés qui nous transportent de la campagne romaine à la villa de Crassus ou dans l’esprit des personnages principaux.

Sans doute, le moment le plus intense vécu au cinéma cette année. Vivement le prochain live!

 

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