John Neumeier, le maître du ballet de Hambourg

Le début de l’été marque traditionnellement à Hambourg un festival de la danse clôturé par le Gala Nijinsky, le tout orchestré par John Neumeier en pleine préparation de sa succession à la tête du ballet de la ville. Il s’est confié à Die Welt sur ce moment charnière dans sa vie d’artiste.

Traduction de l’article de Monika Nellisen dans Die Welt

Le directeur du ballet de Hambourg John Neumeier a ouvert le 28 juin les Journées du Ballet avec une recréation de son Peer Gynt. Dix ballets et le gala de clôture, réunis sous la thématique “l’esprit romantique” offriront jusqu’au 12 juillet un parcours dans l’oeuvre de John Neumeier. Au cours de cet entretien, il évoque sa fondation, son adjoint et futur remplaçant Lloyd Riggins et son départ planifié de la direction du ballet de Hambourg en 2019 après 46 ans passés à sa tête.

John Neumeier

Die Welt : Qu’est-ce qui provoque le déclic pour créer un ballet? Une expérience que vous avez vécu, les danseurs, vos lectures, l’écoute de musique?

John Neumeier : Tout cela à la fois. C’est encore mieux lorsque l’on ne cherche pas sciemment ces éléments mais qu’ils viennent à nous, comme ça était le cas pour Peer Gynt. Il était depuis si longtemps dans ma tête jusqu’à ce que tout se mette en place et j’avais vraiment faim de créer cette oeuvre. Sur Peer Gynt, il y a aussi Alina Cojocaru qui danse Solveig et Carsten Jung, le rôle titre. Ils sont tous les deux fabuleux.

Die Welt : Vous avez dit que vous regrettiez que les danseurs de l’Opéra de Paris doivent prendre leur retraite à 42 ans.

John Neumeier : Ce système est à la fois bon et mauvais. Pour un danseur du corps de ballet, c’est merveilleux de pouvoir s’arrêter avec une certaine dignité. Pour les solistes, c’est plus problématique, car ils sont souvent au top de leurs capacités. Le bon point, c’est que les danseurs touchent une retraite et ne sont pas obligés de trouver un autre moyen de subsistance entre 42 et 65 ans. Ce serait vraiment souhaitable que cette règle s’applique à l’échelle européenne.

Die Welt : En ce moment, pour la première fois en 43 ans à la tête du ballet de Hambourg, vous avez un assistant artistique, Lloyd Riggins. Quel est concrètement son rôle? Doit-il vous soulager des tâches administratives, vous laisser plus de temps à seulement quelques années de votre retraite?

John Neumeier : Mon contrat court encore sur 4 ans et je pense que c’est bien de proposer quelqu’un pour reprendre le flambeau et, pendant cette période, de l’intégrer et de voir comment cela se passera. Le travail essentiel de Lloyd consistera à identifier quels sont les chorégraphes qui peuvent enrichir notre répertoire et lui apporter de nouvelles tonalités. Il est déjà associé à chaque décision et est assis à mes côtés lors des représentations.Il a déjà pris en charge de nombreuses responsabilités.

Die Welt : Seriez-vous déçu si Lloyd Riggins n’était pas votre successeur? La décision est entre les mains du gouvernement régional de Hambourg.

John Neumeier : Oui, je le serais. Quand quelque chose ne fonctionne pas, on doit le réparer. Mais lorsque quelque chose fonctionne, comme la compagnie de Hambourg, alors on doit d’abord voir dans quelle nouvelle direction on peut aller en conservant l’existant. Nous avons une réputation internationale pour certains ballets et nous voulons les conserver car ils sont notre marque de fabrique. Je pense que Lloyd, qui est très respecté des danseurs, sera suffisamment intelligent et intègre pour conserver la tradition dans cette nouvelle étape et lui donner un coup de jeune. Si l’on veut faire table rase du passé, alors soit: ce serait un peu comme si l’on ne donnait plus de ballet de Petipa à Saint-Petersbourg.

Die Welt : Votre fondation et sa collection inestimable est hébergée dans votre propre maison? Avez-vous encore l’espoir que la ville lui offre une maison?

John Neumeier : Je n’abandonne jamais l’espoir.

Die Welt : Comment sera gérée votre fondation après votre retrait du ballet?

John Neumeier : Elle sera dotée d’un conseil artistique que, naturellement, je choisis, et qui portera la responsabilité de transmettre à la prochaine génération – qui à son tour transmettra aux générations suivantes. De façon à ce qu’il ne se passe pas la même chose qu’avec les ballets de Georges Balanchine qui a légué ses oeuvres à quelques danseurs sans penser à ce qui se passerait dans le futur.

Die Welt: Si vous étiez très riche, de quel artiste acheteriez-vous une toile ou une oeuvre?

John Neumeier : J’investirais cet argent dans des films sur le ballet. Ce genre de film n’est pas destiné au succès, mais je trouve essentiel que les meilleurs réalisateurs possibles travaillent sur une oeuvre en collaboration avec les artistes. Il n’y a généralement pas assez d’argent pour ça.

Die Welt: Quel a été  le critère pour décider d’abandonner en 2019 votre poste de doyen mondial des directeurs de ballet en fonction? Votre âge, la peur de ne plus pouvoir créer ?

John Neumeier : Non, j’ai pratiquement toujours eu le sentiment en tant que directeur de ballet de ne pouvoir travailler qu’en tant que chorégraphe résident. Être à la tête d’une compagnie est bien mais c’est aussi un poids. Et de façon intéressante, les propositions se sont faites plus nombreuses les dernières années. Lorsque je serai libre en 2019, je pourrai travailler dans d’autres villes et y rester 2 mois pour une création sans l’obligation de rentrer vite à Hambourg.

Die Welt : Vous êtes depuis 1973 à Hambourg, vous êtes citoyen de la ville, y avez votre fondation,  n’est – ce pas une raison suffisante pour vous y sentir chez vous, peut-être même pour aimer cette ville?

John Neumeier : Je pense que je pourrai le dire en 2019 lorsque je ne serai plus quotidiennement en studio ou à l’opéra. Je ne connais pas bien Hambourg, mais j’apprécie la ville, elle me donne un bon sentiment. Je pense que je vais vraiment m’y plaire.

Die Welt : Pensez – vous souvent à 2019? Avez-vous des projets ?

John Neumeier : Le souhait de pouvoir enfin être paresseux,  ce qui ne m’est jamais arrivé. J’écrirai sans doute un livre sur la création de Peer Gynt,  en utilisant mon journal de bord et les photos des répétitions. Ce sera intéressant. J’y pense naturellement même si cela paraît encore loin . C’est étrange : il en va toujours ainsi lorsque l’on se projette dans le futur, mais lorsque l’on regarde en arrière,  c’est comme un film en accéléré, 5 ans semblent être hier.

Peer Gynt

Die Welt : Vous inaugurez les Journées du Ballet avec une nouvelle version de Peer Gynt, que vous aviez créé en 1989 après de longues batailles. Qu’est -ce qui avait compliqué le travail à l’époque ?

John Neumeier : Je n’ai pas lutté! C’étaient surtout les problèmes de santé du compositeur Alfred Schnittke, à qui j’avais passé commande de la musique. La première commande que j’ai passée. C’est de toute façon un long chemin pour créer Peer Gynt dont l’histoire me fascinait depuis l’université. La concrétisation n’est venue qu’en 1989.

Die Welt : Qu’est ce qui a rendu la gestation de l’œuvre si dure?

John Neumeier : Quiconque met en scène la pièce d’Ibsen, Peer Gynt, sait que c’est un peu comme s’attaquer au Ring des Niebelungen. On ne sais pas comment s’y prendre. En 2 parties sur une journée? En deux jours? L’adapter? Ces pensées ne m’ont pas quitté pendant tout le processus créatif. Ce n’était pas simple.

Die Welt : Est-ce que le thème de la pièce, quelqu’un qui se trouve lui-même au bout d’un long chemin, a des résonances personnelles pour vous qui, jeune homme, avez quitté les États-Unis pour l’Europe?

John Neumeier : Oui. Mais c’est plus l’aspect surnaturel de la pièce qui m’intéressait. Le fait aussi qu’Ibsen n’ait jamais vu sa pièce sur scène, car les nombreux lieux de l’action la rendait injouable, cela fonctionne plutôt bien pour la ballet. J’étais fasciné par la réalité des corps dansants, leur présence sensuelle et le lien avec le merveilleux, très proche du thème du désir romantique. Quelqu’un va à travers le monde pour vivre son destin et un autre qui l’aime attend son retour. Ces pensées fascinent à tout âge.

Die Welt : Vous avez dit une fois que chacun de vos ballets atteignait sa plénitude au fil des représentations. Peer Gynt n’a apparemment pas atteint cette maturité à vos yeux. Sinon vous ne l’auriez pas tant changé.

John Neumeier : C’est une œuvre extrêmement compliquée, tant du point de vue de la scénographie que de la musique, c’est trop dur pour pouvoir être repris avec quelques répétitions seulement. J’ai eu la chance de devoir tenir une conférence sur Peer Gynt pour la fondation Schnittke, avec beaucoup de rush vidéo, car le ballet est très bien documenté. En réécoutant la musique, j’ai été si touché que j’ai eu envie de le remonter. Je pense que je suis un meilleur chorégraphe qu’en 1988 et que je peux réaliser ainsi une version définitive.

Die Welt : Qu’avez-vous changé concrètement à Peer Gynt?

John Neumeier : Beaucoup. Par exemple, initialement Solveig était une des facettes de Peer, elle était son âme. Je ne trouvait plus cela bien aujourd’hui. Elle est une femme indépendante et forte qui quitte sa famille petite bourgeoise et suit Peer pour vivre avec lui sans être mariée. Elle est en quelque sorte un paria comme Peer. Elle est aussi la seule qui attend Peer par amour, et elle le fait non par faiblesse mais parce qu’elle est forte.  Et ça devait plus ressortir. Et initialement, il y avait aussi les 7 aspects de Peer qui en nombre et en complexité étaient peut-être durs à appréhender, qui sont 4 désormais.

 

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