3ème étage – Classiques du XXIème siècle à Neuilly-sur-Seine (15 novembre)

Après l’horreur et la barbarie en plein cœur de Paris, la vie reprenait son cours au Théâtre des Sablons à Neuilly-sur-Seine pour un beau dimanche après-midi d’automne dans une atmosphère familiale apaisante. 3ème étage, la troupe “bis” de jeunes talents de l’Opéra menée par Samuel Murez, y proposait, avant le rush de fin d’année dans la grande maison, un programme de variations classiques et néo-classiques, Classiques du XXIème siècle. Dans un petit discours d’une touchante simplicité, Samuel Murez introduit le spectacle en expliquant pourquoi les danseurs ont choisi de maintenir la représentation et c’est vrai que, l’espace de 2 heures, les danseurs ont réussi à nous faire oublier l’actualité particulièrement sombre.

Classiques

L’affiche des Classiques du XXIème siècle – Copyright : 3ème Etage

Neuilly-sur-Seine oblige, 3ème étage a opté pour une programmation moins iconoclaste que Désordres ou Tchaikovski – Récit du Royaume des Songes. Néanmoins, Samuel Murez a su apporter sa patte bien à lui au registre très codifié du gala de danse, une suite de numéros virtuoses montés ici comme un parcours subjectif dans l’histoire de la danse classique dont il est le narrateur en voix off. On commence ainsi par décortiquer tous les fondamentaux de la danse dans une mise en scène où pointe un second degré humoristique, un rappel idéal pour les néophytes et les apprentis danseurs nombreux dans la salle et qui permet d’admirer au passage la technique ciselée des danseurs de l’Opéra. C’est le pas de deux du mariage de Don Quichotte (habituellement plutôt en clôture des matinées de gala) qui ouvre le bal, avec le couple star de cet après-midi, François Alu et Léonore Baulac. Il suffit d’entendre retentir la musique de Minkus, de voir le sourire pétillant de Léonore Baulac et les sauts et pirouettes défiant les lois de la gravité de François Alu pour se trouver transporter dans l’Espagne de pacotille de Marius Petipa. Basilio, c’est le rôle dans lequel j’ai vu danser François Alu pour la première fois et a priori c’est aussi le rôle qui est à l’origine de sa vocation: autant dire que c’est un bonheur de le voir évoluer dans ce registre et faire briller cette technique insolente, parfois trop bridée à l’Opéra. Sans trop de surprise duo avec Léonore Baulac fonctionne à 200% et la blonde ballerine fait montre d’un sacré tempérament: elle est sans aucun doute plus une Kitri qu’une Sylphide. Après ce plat épicé, l’adage du Lac des Cygnes avec Clémence Gross et Antonio Conforti paraît un peu scolaire, mais la magie du Lac fait toujours son effet. Pour illustrer le néo-classicisme, Samuel Murez a retenu Roland Petit, plutôt que George Balanchine, par goût personnel pour la théâtralité exacerbée du chorégraphe français, un aveu qui sonne presque comme un défi à Benjamin Millepied. Simon Le Borgne fait preuve d’une belle maturité dans le rôle de Quasimodo, qu’on a plus l’habitude de voir incarner par des danseurs expérimentés, face à l’Esmeralda de Lydie Vareilhes, dans le pas de deux si émouvant du 2ème acte de Notre Dame de Paris. La première partie se conclut par un petit précis de l’utilisation de l’espace et des limites physiques du corps humain par William Forsythe qui permet au spectateur de rentrer dans un extrait de Limb’s Theorem, interprété d’abord sans musique avec le compte de la mesure par les danseurs puis dans un deuxième temps sur la musique de Thom Willems.

La deuxième partie propose des créations originales de Samuel Murez que l’on avait déjà appréciées dans le programme Désordres et qui dialoguent avec les “classiques” de la première partie. Dans Processes of Intricacy, on retrouve l’esprit de William Forsythe avec une approche décalée: Samuel Murez nous fait découvrir l’envers du décor en faisant évoluer François Alu et Lydie Vareilhes avec pour seul accompagnement sonore leurs respirations et les indications des techniciens pour l’éclairage et la scénographie. Chaconne est une incursion dans le contemporain avec l’histoire d’un couple qui se défait, où l’instinct théâtral de Takeru Coste fait merveille. Quatre, c’est un peu Etudes 2.0, avec ces 4 solistes masculins qui se défient avec humour dans une série de prouesses techniques à l’occasion de la classe de danse. On apprécie l’élégance de Paul Marque, tout juste promu coryphée, et l’explosivité de François Alu décidément l’animateur de cet après-midi. Son dernier solo Les Bourgeois, chorégraphie de Ben Van Cauwenbergh sur la chanson éponyme de Jacques Brel, nous laisse un grand sourire au cœur avant de retourner à un quotidien morose.

J’aime décidément beaucoup la sensibilité de Samuel Murez, sa manière d’aborder la danse classique avec infiniment de respect pour son héritage en y apportant une touche propre à sa génération et qui parle à tous. En traitant la danse comme un art populaire, 3ème étage se situe à l’opposé de la 3ème scène “arty” et prétentieuse lancée par l’Opéra de Paris, pourtant sensée attirer un nouveau public.

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