Orphée et Eurydice – En souvenir de Pina Bausch

Rencontre Orphée et Eurydice

Après le double programme Cullberg-De Mille, le ballet-opéra Orphée et Eurydice est une autre incursion dans l’œuvre d’une chorégraphe, Pina Bausch. Joe Ann Endicott, une de ses danseuses devenue son assistante et un de ses plus proches collaborateurs, et Brigitte Lefèvre, qui a convaincu la chorégraphe de confier Le Sacre du Printemps et Orphée et Eurydice à l’Opéra de Paris, ont évoqué le génie de la grande prêtresse de la danse contemporaine à l’occasion d’une rencontre au Studio Bastille le 3 avril.

Au début des années 70, à 21 ans, Joe Ann Endicott envisage d’abandonner la danse. Danseuse à l’Australian Ballet, elle a un bon niveau mais elle se rend compte qu’elle n’a pas envie d’entrer dans le moule de la troupe : elle n’aura jamais les mêmes doigts, les mêmes yeux et le même visage que les autres ballerines et il y a aussi ses quelques kilos en trop. La jeune Australienne s’exile donc à Londres, où elle ne connaît personne, et se retrouve toute seule. Elle continue à prendre des cours de danse et elle remarque qu’une femme l’observe: « Pourquoi me regarde-t-elle ? se dit-elle. Je suis laide, je suis moche, j’ai des kilos en trop, mais cette femme m’aimait. » Pina Bausch lui a demandé de la rejoindre à Wuppertal où elle établit sa compagnie. Les débuts sont difficiles, car ce que proposait la chorégraphe était radical et les gens quittaient la salle en cours de spectacle. Mais le personnage de Pina était fascinant, non seulement elle réalisait des choses extrêmement intéressantes mais en plus il y avait sa beauté, son sourire et cette aura qui se dégageait d’elle. Au-delà des danseurs, elle voyait les personnes, ce qui les émouvait, ce qui les faisait se mouvoir.

« Vous ne pouvez pas imaginer, lorsque l’on était assis à côté de Pina et qu’elle vous regardait, le pouvoir qu’elle avait sur vous, c’est comme si elle lisait en vous. » Elle évoque la persuasion de la chorégraphe qui parvenait à faire donner énormément à ses danseurs, les faire chanter, parler. Ainsi Pina Bausch demande à son Eurydice de rester assise complètement immobile sur une chaise géante pendant tout le premier tableau du ballet, ce que la chanteuse qui double la danseuse avait catégoriquement refusé.

Orphée et Eurydice reste une pièce très écrite, de par les contraintes de l’opéra de Gluck, qui impose à la chorégraphe un temps compté et une trame narrative. C’est une des pièces les plus anciennes de Pina Bausch, où il y a peu d’improvisation , la chorégraphie est stricte même si les danseurs sont encouragés à être eux-même dans cette chorégraphie. Après avoir participé à la création de l’œuvre, et l’avoir dansé de nombreuses années, avoir assisté Pina Bausch lors de la création à l’Opéra de Paris, et grâce à sa formation de danseuse classique, Joe Ann Endicott réalise finalement la transmission aux danseurs de l’Opéra assez naturellement, en s’efforçant de garder l’esprit de Pina vivant. Paradoxalement, ce sont souvent les gestes les plus simples qui s’avèrent les plus compliqués à réaliser pour ces danseurs à la technique superlative. Ce travail de transmission, Joe Anne Endicott le réalise aussi avec des « amateurs », notamment lors des re-créations de Kontakthof avec des personnes âgées puis avec des adolescents.

Brigitte Lefèvre insiste sur l’affection de la troupe pour Pina Bausch, « Dieu », et ses répétiteurs, les « anges » chargés d’apporter de la gentillesse aux danseurs. Même si les danseurs sont de moins en moins nombreux à avoir travaillé avec elle, ils parlent de Pina comme ils parlent de Rudolf : elle fait bien partie de l’histoire de la maison.

Elle se remémore une anecdote lors de la présentation du Sacre du Printemps à Lyon: au dernier moment, une danseuse n’a pas pu danser, c’est Joe Ann Endicott (à 52 ans) qui la remplace au pied levé à la demande de la directrice de la danse. Comme le Sacre se danse sur de la terre, Joe en profite pour étaler de la terre sur son visage afin qu’on ne voit pas son âge.

Brigitte Lefèvre revient enfin sur la relation particulière que Pina Bausch a nouée avec l’Opéra de Paris. C’est la seule troupe, autre que la sienne, à laquelle elle a accepté de céder des œuvres. Son plus beau souvenir à l’Opéra de Paris reste d’avoir rencontré Pina Bausch, et en dépit de la barrière de la langue, une relation de confiance s’est nouée entre elles.

Cette rencontre s’est d’abord celle d’une simple spectatrice qui découvre l’œuvre de Pina Bausch au Théâtre de la Ville, et éprouve un coup de foudre artistique. Dominique Mercy, le danseur principal de la compagnie de Pina, est également un de ses amis, et il va lui permettre d’entrer dans le cercle intime de la chorégraphe. Plusieurs visites à Wuppertal vont être nécessaire pour gagner la confiance de Pina, qui accepte de céder des œuvres à l’Opéra de Paris, tant que Brigitte Lefèvre y sera en poste et elle demande d’ailleurs à ce que cette condition figure sur le contrat (ce qui ne sera pas possible).

Le Ballet de l’Opéra de Paris apporte quelque chose d’autre aux œuvres de Pina Bausch, quelque chose de plus délicat, de plus fragile. Dans le cas d’Orphée et Eurydice, l’Opéra a également permis de remonter une œuvre, que la chorégraphe n’avait pas les moyens financiers de continuer à faire danser par sa compagnie.

Orphée et Eurydice sera donné du 3 au 21 mai à l’Opéra Garnier, avec les distributions Marie-Agnes Gillot – Stéphane Bullion et Alice Renavand – Nicolas Paul ou Florian Magnenet.

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